CHAPITRE XXXIV
— Votre adorée, votre maîtresse, votre complice, murmura Hyacinthe, sur le point de s’effondrer sous l’œil alarmé de son frère. Vous m’avez bien dupé, marquise. Vous jouiez la coquette avec moi, me troubliez tout en veillant à votre réputation de femme de vertu sans amant connu, sans aventures. Vous aviez tout à demeure, tout ce que vous pouviez souhaiter. Un roturier certes, un intendant, mais qui doit posséder bien des qualités secrètes pour vous enchanter perpétuellement et vous donner cet air heureux que vous arboriez en toutes circonstances. Ah ! comme vous regardiez les hommes avec désinvolture et mépris, le visage moqueur. J’aurais dû percer à jour votre hypocrisie. Vous êtes tous les deux liés par un amour secret, et quel genre d’amour ! entre une sorte de sanglier abrupt et une biche gracieuse, oui, l’amour, la passion la plus vulgaire peut-être, mais aussi la délectation mauvaise des manœuvres souterraines, des crimes, le goût du risque, l’élaboration de plans horribles avec la certitude de l’impunité. Et il est vrai, marquise, que vous n’avez pas grand-chose à craindre des juges. Les magistrats, pour épargner une représentante de la noblesse, concentreront leur hargne sur celui-ci, Joseph Plouarec alias Picard. Qu’était la suite de cette histoire abominable ? Comment alliez-vous la terminer ? Cette fanatique d’Adriana Ramirez et son guérillero d’époux n’auraient jamais revu le soleil de Séville, auraient péri sous les coups de quelques stipendiés. Plus tard Pierre Malaquin lui-même aurait perdu la vie et tout un flot d’or, de terres, de châteaux aurait déferlé sur votre charmante petite personne.
Plouarec plongea soudain ses mains dans son pupitre, les en ressortit lourde chacune d’un pistolet. Les deux frères ne parurent guère impressionnés, échangèrent même un regard amusé.
— Ne commettez pas l’irréparable, mon cher, car évidemment tout était prévu. Les gens de Jérusalem sont partout dans ce magnifique hôtel. Discrets, certes, mais efficaces, ils tiennent leur monde, depuis le concierge, les palefreniers, jusqu’à la dernière chambrière. Il y a même une surprise, oui, François Vidocq lui-même, qui est venu humer de son grand nez d’ancien forçat l’or et l’odeur du crime. Mais en fait il est chargé par le gouvernement de Sa Majesté de trafiquer quelque peu la réalité, d’imaginer une autre vérité. Vous avez la chance, belle marquise, de porter un grand nom, celui de votre mari, et vos pairs ne supporteraient pas de le voir souillé. Cet ancien bagnard de la chaîne de Toulon aura je pense un grand plaisir pervers à vous écraser, Joseph Plouarec, car il n’a pas oublié Cadoudal.
Les deux frères se levèrent d’un commun accord, se dirigèrent vers la porte, laissant ce couple surprenant paralysé par la brutalité du moment. Hyacinthe ne céda pas à la tentation de voir une dernière fois cette jolie femme qu’il avait adulée. Elle ne pourrait désormais rester dans Paris, se retirerait à jamais dans quelque terre lointaine où elle se ferait oublier. Plouarec, lui, était bon pour l’échafaud.
Dans leur fiacre, ils se laissèrent emmener sans parler, mais Narcisse craignait que son frère ne pût supporter l’épreuve jusqu’au bout. Dans l’étude, les clercs travaillaient, Séraphine remplissait les poêles de charbon. Chaque jour le froid se renforçait un peu plus.
— Eh bien, soupira Narcisse, nous voilà dans ce vieux sanctuaire rempli à craquer de vieux documents poussiéreux qui peuvent aussi bien faire des heureux que des miséreux, encourager des criminels, récompenser les belles âmes, tourner la tête des femmes les plus jolies, les plus sages… On pourrait de nos archives extraire des milliers d’histoires étonnantes, effrayantes, attendrissantes, licencieuses.
— Narcisse… murmura son frère.
— Oui, Hya-Hya, as-tu besoin de quelque chose ? De Champagne ? De bordeaux ou encore de punch ?
— Narcisse, si vraiment tu te sens dans une sorte d’état lyrique, je souhaiterais que ce soit pour confectionner un de ces festins extravagants dont tu as le secret. Nous n’avons pas avalé une seule bouchée depuis notre retour ici cette nuit. Nous avons mérité une petite fête, car nous avons bien travaillé. Désormais, c’est à la justice des hommes d’arranger cette conclusion d’une enquête sinistre. La justice de notre temps, hélas, qui s’empressera d’épargner les grands de ce monde et de fustiger les petits. Nous, nous avons poursuivi le mal dans la lignée d’une bonne douzaine d’avoués intègres. N’est-ce pas ?